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Nathalie Landauer : la maman des géants de Versailles

Date de publication
5 octobre 2017
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Nathalie Landauer

Nathalie Landauer pilote Resitec Production, une PME liégeoise spécialisée dans le moulage de pièces en résine. Les musées ne jurent que par elle.

Je suis émue quand je vais revoir nos statues installées dans les jardins du Château de Versailles.

Si, un jour dans votre vie, vous avez eu la chance de parcourir les Jardins de Versailles, vous n’avez pas pu manquer, sur le perron, les Vases de la Guerre et de la Paix, les statues gigantesques telles celles de Ino et Melicerte, Aristée et Protée au pied du bassin d’Apollon ou du Milon de Crotone. Au Musée du Louvre, vous avez peut-être acheté des reproductions de la Vénus de Milo ou du Scribe Accroupi. Au musée Rodin, le « Baiser » ne vous a pas échappé, ni le « Penseur ». Toutes ces pièces- et tant d’autres – ont un point commun : elles sont réalisées à Liège.

Resitec : du moulage industriel et artistique

C’est l’entreprise pilotée par Nathalie Landauer qui est à l’origine de ces tours de force techniques. Depuis sa création, en décembre 1990, Resitec Production a en effet développé ses activités dans trois secteurs distincts:

• le moulage industriel;
• le moulage artistique;
• le moulage publicitaire;

Le procédé de fabrication est globalement identique aux trois secteurs : au départ d’un modèle, on réalise un outillage en silicone et on procède à une coulée de résine à l’intérieur de celui-ci. Les spécificités propres à chaque production sont, elles, dictées par le cahier des charges : état de surface structuré pour un clavier d’ordinateur ou imitation du bois pour une pièce de musée, par exemple.

Une fidélité de 34 ans

Ce petit monde très particulier, NathNathalie Landaueralie Landauer, le fréquente de l’intérieur depuis 1983. D’abord dans la banlieue flamande de Bruxelles, à Machelen, où se trouvait le siège d’ Interprochim, une société créée par Marcel Boulangé, l’oncle des futurs patrons de Resitec Production. « J’ai le même employeur depuis 34 ans, explique Nathalie Landauer. Au départ, je travaillais pour l’entreprise Interprochim, active et connue dans le traitement de surface des métaux, la galvanoplastie, pour le secteur industriel mais aussi militaire ».

Une entreprise qui disposait aussi d’un atelier de reproduction d’œuvres d’art au centre de Bruxelles: c’était le péché mignon du patron de l’époque, Marcel Boulangé. L’entreprise y réalisait des petits moulages pour le Musée Royal de Mariemont, des reproductions de bijoux pour des collections privées, des travaux insolites pour le Palais royal. « On travaillait avec des artistes privés, on réalisait des reproductions de visages et de mains. Mais clairement, l’aspect lucratif de cette activité parallèle n’avait pas beaucoup d’importance » sourit Nathalie.

Réunion à Liège

Au décès de Marcel, en 1989, ses deux neveux choisissent de conserver ces deux activités de l’entreprise de Machelen en les intégrant en région liégeoise au sein de deux entreprises similaires. L’activité artistique est désormais développée toute entière chez Resitec Production SA, une jeune entreprise dont le métier de base est l’enrobage de composants électroniques.

Et pour compléter l’offre artistique, la Direction de Resitec va démarcher les plus grands musées. Nathalie Landauer va alors abandonner les bains chimiques et électrochimiques des traitements de surface pour ne plus penser que modèles, copies, silicone et résine.

Des composants électroniques aux Jardins de Versailles

Née en Allemagne où elle a passé son adolescence, Nathalie Landauer a entamé des études d’ingénieur chimiste à l’Université de Liège avant de rejoindre l’entreprise de Marcel Boulangé à Machelen. « C’était un proche de la famille, j’avais raté ma première année, il m’a proposé de rentrer dans son entreprise. A 20 ans. Une leçon d’humilité. Et même, bien plus qu’une « leçon »: une vraie école de la vie grâce à laquelle je me suis vraiment épanouie ».

Nathalie LandauerElle y a tout appris : Nathalie s’est formée au laboratoire, à l’atelier, à la logistique, à l’administratif, à la comptabilité et s’est vu confier des projets prestigieux. « Cela m’a amenée où j’en suis. Rien à regretter: j’ai eu de très belles expériences ».

C’est donc à Bruxelles que Nathalie va apprendre le métier de mouleur : « en 1988, j’ai vécu deux expériences sérieuses et éprouvantes mais riches. Après avoir mené à bien le moulage, la conception et la production de 40 panneaux sculptés en plâtre et polychromie de 4 m de long, je suis partie un mois à Los Angeles pour les y installer. J’étais accompagnée d’un manutentionnaire qui ne parlait que le néerlandais. Une expérience personnelle et professionnelle enrichissante à divers égards. C’était un chantier de décoration d’un lobby dans un futur immeuble luxueux.

Deux mois plus tard, je repartais une semaine à Moscou. Cette fois pour y rencontrer des responsables de la Fondation Culturelle dans le cadre d’une éventuelle collaboration pour la reproduction de petites statuettes en « bronze ». Nous avions développé une technologie de métallisation de la résine».

Elle va alors multiplier les expériences en moulage: la vierge de Walcourt, le christ de Tancrémont…

Le Louvre, le British Museum, le Musée Rodin

Nathalie LandauerReprise par la famille Boulangé en 1992, Resitec Production s’était d’abord développée dans l’enrobage de composants électroniques, explique Nathalie Landauer. « Même si cette production ne représente toujours qu’une très petite partie du chiffre d’affaires, la diversification tant artistique qu’industrielle nous a apporté certains clients prestigieux : la société liégeoise EVS Broadcast Equipment SA, iCM SA à Welkenraedt, Techspace Aero SA, FN Herstal SA et bien d’autres ».

« C’est en 1993, poursuit Nathalie Landauer, qu’on a entamé de premiers contacts avec Le Louvre. Et en 1995, on répondait à notre premier appel d’offres ».

Nathalie LandauerLe musée du Louvre dispose de son propre atelier de moulage, mondialement réputé. Il fabrique les moules sur base des pièces originales qui se trouvent dans ses collections pour en faire des répliques en plâtre. Et lorsqu’il est question de les réaliser en résine, ils passent la main aux sous-traitants. « Parce que la qualité était variable, que les reproductions en résine n’avaient pas forcément, d’une commande à l’autre, les mêmes patines, la direction du Louvre a finalement décidé de structurer cette sous-traitance. Ils ont donc lancé un premier appel d’offres de marché européen pour toute une gamme de moulages. Nous y avons répondu et c’est comme cela qu’on nous a attribué une petite partie du marché en question. On avait un pied dans la maison ».

Nathalie Landauer, la mère des géants de Versailles

Nathalie LandauerTrois ans plus tard, Resitec renouvelait le contrat après avoir répondu au nouvel appel d’offres du Louvre: « on commençait à exister, on a débloqué un peu plus de travail là-bas. La dynamique était lancée. On a également obtenu un contrat à la suite d’un appel d’offres du Musée Rodin. La différence avec le Musée du Louvre, c’est qu’ils nous proposaient moins de références à reproduire mais aussi qu’ils ne sélectionnaient qu’un seul fournisseur. Aujourd’hui, les marchés sont valables durant 4 ans. La médaille a son revers: un confort relatif (sécurité de la commande)  mais des prix bloqués. Petit à petit, nous nous sommes imposés en grignotant les parts des autres. Aujourd’hui, on est le fournisseur principal du Louvre (85 à 90% des commandes) et du Musée Rodin (100%). Mais on reste prudents, il est possible de se découvrir un concurrent au bout de 4 ans ».

L’entreprise française qui avait précédé Resitec au Louvre fut finalement rachetée par l’entreprise liégeoise. « On disposait ainsi d’une antenne en France – ce qui est toujours plus facile – et on a pu apprendre l’un de l’autre. Ils disposaient d’un savoir-faire complémentaire au nôtre et ils étaient bien introduits dans le secteur des grands moulages – par exemple, les toutes grandes statues que l’on retrouve dans les Jardins du château de Versailles ».

Une niche: les copies de statues volumineuses

Nathalie LandauerCette entreprise française, installée dans l’Oise, qui réalisait à l’origine des boutons en nacre, s’est réorientée dans la fabrication d’objets en résine. Avec ses quarante employés, la PME française avait fini par se tourner vers les copies de statues volumineuses. « Comme nous étions loin de Paris, il s’agissait d’une niche que nous n’osions pas du tout envisager. Pour mieux se former aux projets de grande taille, ma direction m’a régulièrement détachée dans cet atelier français, de 2013 à 2015. J’y ai appris la fabrication des grandes pièces. Ce n’est pas une sinécure : on travaille sur des statues de 3,60m de haut, pesant trois tonnes chacune. Cela représente 700 heures de travail. Ils avaient déjà réalisé une quarantaine de statues quand nous avons pris le relais ».

Avec la Réunion des Musées Nationaux et le Grand Palais réunis en 2011 et qui dirigent les grands musées parisiens et les musées nationaux hors-Paris, il a fallu encore professionnaliser la fabrication de ces travaux monumentaux. Notamment via un nouveau cahier de charges, répondant aux multiples remarques des institutions, notamment autour des problèmes liés au vieillissement. « Il fallait tenter de rester incontournable en termes de prix, de qualité et de service. Même chose pour le musée Rodin ».

En 1994, Nathalie a définitivement rejoint Resitec Production. « On a rejoint Herstal avec notre mouleur, un artisan disposant d’un très grand potentiel dans ce métier qu’il a pu développer à Machelen et à Liège ».

Aujourd’hui, l’entreprise emploie 12 personnes, Nathalie Landauer et onze ouvriers. Responsable administrative et de production, c’est la véritable femme orchestre de cette caverne d’Ali Baba. Une entreprise qui présente un chiffre d’affaires d’un petit million d’euros par an. « C’est pas mal de stress, dit cette maman de 3 enfants. Il y a beaucoup de challenges mais j’aime cela. Je ne vais pas bouder mon plaisir ».

Innovation : état d’esprit et challenge

« De l’innovation, pour résoudre la complexité des pièces à réaliser, il en faut. Mais on innove au jour le jour, pour répondre aux défis. On n’a pas de bureau R&D, on a toujours le nez dans le guidon. Les recettes qui fonctionnent, on les garde précieusement. On innove aussi dans l’aspect économique : on fabrique les pièces à un coût moindre en gérant les choses en bon père de famille.

Nathalie LandauerLes deux vases du jardin de Versailles,  je peux presque dire que c’est moi qui les ai réalisés. On parle ici du Vase de la Paix – un vase en marbre sculpté en 1684 par Jean-Baptiste Tuby, situé sur la terrasse du jardin de Versailles – qui fait face au Vase de la Guerre, sculpté par Antoine Coysevox. Et ce ne fut pas une mince affaire : les « grains de marbre » de l’original devaient apparaitre, comme son aspect scintillant. En résine, c’est un vrai challenge. Mais plus encore, l’analyse technique de conception pour garantir sa vie et sa stabilité sur son socle nécessite un sérieux savoir-faire!

Nathalie LandauerVous vouliez un défi, en voilà un. Il y a une histoire derrière ces deux vases: à cause d’une erreur de l’ancienne équipe, il a fallu les recommencer. Redémarrer tout à zéro, changer de technique, passer d’un vide aléatoire à un espace plein, et regagner la confiance du client au vu des résultats. Tout cela durant les vacances, avec l’équipe qui s’est mobilisée. On l’a bien entendu réalisé gratuitement.

Je ne suis pas ingénieur mais ingénieuse, je crois, explique Nathalie Landauer. Je suis émue quand je vais revoir la statue du groupe Ino et Melicerte, face au Bassin d’Apollon, au pied du Canal des jardins du Château de Versailles. Le moule faisait plus de 4 m de long, plus de 2 m d’envergure et une hauteur de 2,40m.

Récemment, on a fabriqué une seconde reproduction du Milon de Crotone. La première est installée dans les Jardins de Versailles, l’original est à l’abri dans La Petite Écurie du Château. Le Louvre a été contacté par la ville italienne de Crotone (Calabre) : ils souhaitaient un exemplaire en résine. La mairie était en pleine période pré-électorale. Le Louvre s’est dépêché de dire « oui ». Et nous nous sommes exécutés d’autant plus vite ».

Votre meilleure décision?

C’est clairement d’avoir osé prendre toutes les opportunités qui se présentaient à moi. Aussi bien administrativement parlant que manuellement. Je me suis retrouvée parfois à couler des pièces. Je suis dotée d’un enthousiasme permanent qui ne s’effrite pas avec l’âge. La preuve, toutes ces statues à la création desquelles j’ai contribué. J’ai fait des kilomètres, j’ai passé des nuits au Campanile, j’irais partout pour un projet boulot qui concerne toute l’entreprise.

La pire?

Professionnellement, il n’y en a pas. J’ai une mémoire sélective et je ne m’amuse pas à ressasser les mauvais souvenirs. Se plaindre ne fait pas avancer les choses.

Votre expression préférée?

Un esprit sain dans un corps sain. Et puis: rester humble. Après mon échec scolaire, j’ai opté pour le monde du travail, un peu par révolte ou par esprit de contradiction. Marcel Boulangé m’a engagée : « puisque tu ne veux pas étudier, tu viendras travailler et tu apprendras l’humilité. Je suis de nature obéissante et j’ai naturellement intégré cette vision, dans la vie professionnelle mais aussi dans mes autres vies ». Car Nathalie est aussi conseillère communale à Hannut, présidente de la Régie Communale de la Ville, membre du conseil de police… « Mes connaissances me disent que j’ai toujours été quelqu’un qui ne la ramène pas … Du coup, cette attitude me met en situation de relever toutes les opportunités, d’apprendre tout le temps. Et j’adore cela ».

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