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Vincent Keunen : créer un nouveau business malgré la maladie

Date de publication
2 mars 2018
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Vincent Keunen

Souffrant d’une leucémie, il a créé Andaman7, un outil sécurisé permettant de vraies interactions entre les professionnels de la santé et le patient

Après avoir longuement hésité entre la médecine et l’informatique – et après un séjour d’un an au Canada, dans le cadre d’un programme d’échanges d’étudiants organisé par le Rotary – Vincent Keunen a fini par choisir cette seconde discipline en entrant à l’Université de Liège.

Vincent KeunenDevenu ingénieur civil informaticien, durant deux ans, il mènera des recherches à l’Ulg autour de l’Intelligence Artificielle (IA), dans le cadre d’un programme interuniversitaire réunissant 5 institutions.

Des recherches orientées IA qu’il poursuivra durant quelques années encore, mais dans une version bien plus appliquée, au sein d’une spin-off de l’Ulg et d’Ethias, Network Research Belgium (NRB). Une petite entreprise – « on était 30 quand je suis arrivé et 800 aujourd’hui, sans compter les filiales du groupe… » – devenue l’un des grands acteurs du secteur. Par la suite, et à la demande de sa direction, il terminera ses travaux de recherche à mi-temps, durant quatre années encore.

C’est qu’entretemps, Vincent Keunen avait développé un logiciel innovant pour les tôleries Delloye-Matthieu (TDM) : un système d’analyse des défauts des tôles galvanisées qui lui vaudra un prix de la Région wallonne.

Et des logiciels innovants, Vincent Keunen se voyait bien en développer d’autres. Mais pour son propre compte cette fois. En 1986, déjà, il avait créé la SPRL Manex, une TPE qui lui servait surtout à facturer de menus travaux d’informatique. Quinze ans plus tard, en 1999, c’est au travers de cette petite structure que Vincent Keunen va se lancer dans le développement sur mesure de logiciels dédiés à des projets wallons, bruxellois et flamands. « On était tout secteur, précise-t-il, mais en pratique, on faisait beaucoup d’informatique médicale. En quelque sorte, je revenais à mes premiers amours ».

Deux gros projets

Deux gros projets parmi d’autres dans le carnet de commande de Manex.

Le premier: pour le compte de l’asbl flamande IDEWE – un des 25 grands acteurs belges portant le dossier médical de la prévention en médecine du travail, réduits à 15 aujourd’hui – , Manex va développer un logiciel baptisé Jaws gérant les données médicales des travailleurs. Un système toujours utilisé aujourd’hui et à très grande échelle : il gère les données de pas moins de 40.000 entreprises belges, pour un bon million de travailleurs. Chez Idewe, ils sont plusieurs centaines – médecins, infirmiers, ergonomes … – à l’utiliser au quotidien.

Le second: l’équipe de Manex – initialement deux freelances à l’époque dont l’un était devenu employé – a également développé une messagerie médicale sécurisée, un système qui permettait aux hôpitaux et aux laboratoires d’analyses médicales d’envoyer les résultats d’analyses sanguines aux généralistes qui en avaient fait commande pour compte d’un patient. Manex, en sous-traitance pour l’acteur liégeois PC Solutions, a développé ce produit – baptisé meXi – durant deux ans. Quelques mois plus tard, Vincent Keunen était sollicité par une entreprise flamande, MediBridge, qui disposait d’une technologie similaire mais vieillissante. Pour le compte de MediBridge, Manex a redéveloppé une nouvelle technologie, qui l’a intégré dans ses outils.

Entretemps, l’acteur flamand a absorbé son concurrent wallon. meXi et MediBridge, ensemble ont pénétré 90% du marché des hôpitaux et des médecins généralistes.

Un « petit client » qui deviendra grand…

« Et puis, se souvient Vincent Keunen, on a été contacté par un petit client… qui est devenu grand : Lampiris. A l’époque, ils étaient en pleine croissance et leurs commerciaux passaient un temps fou à encoder les nouveaux clients. On a développé pour eux un système web où les futurs clients pouvaient s’inscrire eux-mêmes, via un système 100% automatisé ».

Peu de temps après, Manex décrochait un second projet Lampiris, bien plus important encore que le premier. La conception du fameux « My Lampiris » du fournisseur d’énergie : un « compte client » digitalisé et personnalisé, accessible via cette interface sécurisée et qui permet aux clients existant d’accéder en permanence à leurs factures, à leurs données personnelles collectées par Lampiris et/ou de les modifier, mais aussi de recevoir des offres promotionnelles adaptées, des Newsletters ainsi que des informations utiles à une gestion optimale et aisée de son contrat de fourniture d’énergie.

Cela s’est tellement bien passé entre Vincent Keunen et les « deux Bruno » – Bruno Venanzi, actuel patron du Standard, et Bruno Vanderschueren – qu’ils lui ont proposé de rejoindre l’équipe comme CIO de Lampiris. La vie professionnelle de Vincent Keunen va donc encore s’accélérer : un quatre-cinquième temps chez Lampiris et le solde chez Manex. Qui se charge d’un tiers des besoins informatiques du fournisseur d’énergie. En novembre 2014, Lampiris va d’ailleurs racheter Manex qui deviendra sa filiale informatique et qui existe toujours.

2007 : l’année noire

Vincent KeunenVincent Keunen revient de loin. En 2007, on lui diagnostique une leucémie. Trois mois plus tard, c’est son fils Pierre, 10 ans, qui est diagnostiqué d’un cancer des os. « Avec beaucoup de chance, explique sobrement ce papa effondré, on m’a trouvé un médicament, une thérapie ciblée, qui contrôle à vie le développement de ce cancer ».

Pierre, par contre, subit des traitements lourds: chimiothérapie, radiothérapie, greffe de moelle…. Pierre, aujourd’hui âgé de 21 ans, y perdra aussi sa jambe droite. Il couchera par écrit l’évolution de la maladie, ses moments de doute, ses petites victoires au jour le jour dans un blog plein de pudeur. « Ce petit blog, on l’avait créé pour répondre à l’avalanche de coups de fil, de sms de proches et d’amis qui voulaient nous réconforter. C’était tellement gentil. Mais on n’était pas capable de répondre à tout le monde. Le blog nous a aidés à donner des nouvelles à tout le monde. En même temps, c’est devenu un formidable outil de communication sur le parcours des patients ».

Mais malgré le soutien de la famille – Vincent Keunen est le papa de Robin, Lucie et Pierre – des amis, des collègues, des clients, des patrons des entreprises qui travaillent avec lui, il va craquer. Gros burn-out en 2007 qui le tiendra éloigné des affaires durant plusieurs mois.

Naissance d’Andaman7

Vincent KeunenLa vraie renaissance de Vincent Keunen viendra en 2014, avec le rachat du pilier énergie de Manex par Lampiris. « Avec l’argent de la vente, j’ai décidé de me consacrer entièrement au pilier médical qui restait ma propriété. Et j’ai créé Andaman7 ». Objectif : développer un dossier médical collaboratif sur smartphones et tablettes. Grâce à une technologie hautement sécurisée, l’échange de données permet une prise en charge collaborative de la santé. Les différents acteurs de la santé et le patient participent au processus de soin.

Pourquoi Andaman ? « Parce que les habitants de cette île indienne ont très longtemps vécu isolés du reste du monde. Un isolement qui me semblait correspondre en partie à celui du monde médical. Et 7 parce que HL7 (Health Level Seven) qui a été développé en tant que langage standard pour le partage et l’intégration d’informations électroniques sur la santé ».

Après avoir vécu sur fonds propres durant la première année d’existence de l’entreprise, Vincent Keunen va procéder à une première levée de fonds, en novembre 2015. « On espérait lever 500.000€, on a finalement récolté 1,3 million d’€ au travers d’une dizaine d’investisseurs wallons et bruxellois et d’un invest, Meusinvest ». Une seconde levée de fonds a eu lieu en décembre 2017 : 850.000€ ont été récoltés auprès d’investisseurs privés. « On attend encore la décision des invests : c’est en cours d’évaluation ».

Une application mobile et une plateforme d’échange de données sécurisées

Vincent KeunenLe développement de l’outil a été finalisé à la mi-2017 – Vincent Keunen et ses collaborateurs avaient déjà reçu l’Award de la meilleure application en e-santé, en 2016, remis par Agoria – et l’équipe, une dizaine d’équivalents temps pleins à Boncelles et une antenne en Californie, démarre cette année la nouvelle stratégie de déploiement. Objectif de l’entreprise : durant les deux prochaines années, récolter ses premiers revenus.

En version 2.x, Andaman7 est à la fois une application mobile et une plateforme d’échanges de données médicales sécurisées qui permet – enfin – une véritable interaction entre les patients et les acteurs de la santé (hôpitaux, médecins et chercheurs publics et privés). Des partenariats ont été conclus avec l’hôpital de Jolimont ou le CHU de Liège. Ainsi, à Liège, 3000 patients ont reçu leurs dossiers médicaux sur leurs smartphones. Et le feedback est excellent.

Études cliniques

Une application également utilisée pour les études cliniques (phase 1, 2, 3 et même 4, la phase de pharmacovigilance mais aussi de “real world evidence”).

Les essais de phase 4 sont réalisés une fois le médicament commercialisé, sur un nombre de patients souvent très important (jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de personnes). Ils permettent d’approfondir la connaissance du médicament dans les conditions réelles d’utilisation et d’évaluer à grande échelle sa tolérance. La pharmacovigilance permet ainsi de détecter des effets indésirables très rares qui n’ont pu être mis en évidence lors des autres phases d’essai.

Via l’application et quel que soit le niveau de l’essai clinique, des questionnaires sont envoyés aux patients tests. Les réponses sont collectées et anonymisées. Au CHU de Liège et à Jolimont, des études sont notamment menées autour du diabète via Andaman7.

Le « trajet de soins »

Un partenariat a également été signé avec une entreprise flamande, Awell Health, pour tout ce qui concerne le « trajet de soins ». Avec la généralisation de la médecine ambulatoire, les « trajets de soins » veulent organiser au mieux la collaboration entre les patients avec une maladie chronique, leur médecin généraliste, leur spécialiste et les autres professionnels de la santé. L’objectif est de garantir un meilleur suivi du patient. Un outil comme Andaman7 permet à la fois aux patients de recevoir des informations précises concernant les soins qu’il doit continuer à recevoir de retour chez lui et aux médecins de continuer à coordonner la palette d’opérations médicales nécessaires.

Quels ont été vos derniers défis technologiques ?

D’abord, pour s’assurer de la totale confidentialité de l’échange de données, on a décidé de travailler en peer-to-peer (de client à client, sans intermédiaire). En gros, les données, cryptées, ne sont pas stockées sur le Cloud. Ce qui est un vrai défi. Ce serait bien plus simple de tout centraliser dans une base de données. Gérer tout en « distribué », c’est un gros challenge.

Ensuite, et c’est évidemment normal pour une entreprise qui manipule des données aussi sensibles, nous avons dû concevoir le produit pour qu’il soit conforme au nouveau règlement sur la protection des données (RGPD). Nous sommes en phase de certification.

Quelle a été votre meilleure décision professionnelle ?

Avoir accepté le poste de CIO que m’avait proposé Lampiris. Ce n’était peut-être la voie la plus naturelle, vu mon parcours, mais c’est resté une très bonne décision. La vie vous offre parfois des opportunités, pas toujours très conventionnelles. Grand bien m’a fait.

Et la pire ?

Je ne suis pas quelqu’un qui regrette les choses. Les décisions, on les prend dans un contexte donné. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière pour atteindre ses objectifs : ce serait tellement simple. Regardez deux entreprises au model business très différents, voire contradictoires – Apple et Google – et qui pourtant fonctionnent toutes les deux à plein régime.

Votre phrase préférée ?

I am an old man and have known a great many troubles, but most of them never happened (Mark Twain). Les gens ont plein de peurs. Et la peur est un grand frein. Si on avait un peu moins peur, on pourrait faire plein de choses et vivre plein de succès.

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